Françoise Poirier (1954-2018)

Notre collègue Françoise Poirier est décédée le 2 mars 2018, des suites d’une longue maladie. Au nom des membres de l’Institut Jacques Monod, nous adressons nos plus sincères condoléances à son mari Roger Karess, Directeur adjoint de l’institut, et à ses enfants Elodie et Gabriel.

Françoise démarre sa carrière dans le laboratoire du Docteur Georges Calothy à l'Institut Curie sur le campus d'Orsay. Elle y étudie les propriétés mitogènes du virus du sarcome de Rous (RSV) dans les cellules de neurorétine d'embryons de poulet. Ce modèle, établi par Georges Calothy et Bernard Pessac, permet d'aborder à la fois des questions de virologie et de différenciation. Son travail de thèse se focalise essentiellement sur le virus, elle montre en particulier que le pouvoir mitogène du RSV peut être dissocié de son pouvoir transformant et ces travaux débouchent sur une première analyse des relations entre la structure et les fonctions du gène src.

Après sa thèse soutenue en 1984, elle rejoint le laboratoire de Peter Rigby au National Institute for Medical Research à Mill Hill en Angleterre pour y développer un projet très ambitieux, tourné cette fois vers l'étude de la différenciation cellulaire. Les outils de l'ingénierie génétique (clonage, banques de cDNAs, criblage différentiel) ont déjà montré leur puissance. Ainsi plusieurs gènes impliqués dans la différenciation musculaire ont été identifiés dans l'équipe d'Harold Weintraub.

En parallèle, les cellules souches embryonnaires, ou cellules ES, viennent d'être découvertes et caractérisées chez la souris. Partant de ces résultats, Françoise mène un projet visant à isoler des gènes spécifiquement exprimés dans les cellules ES. Pour cela, elle effectue un criblage différentiel de cDNAs issus soit de cellules ES soit de corps embryonnaires obtenus par différenciation d'agrégats de cellules ES. Ce travail lui permet d'identifier une série de gènes, en particulier ceux codant pour H19 et la lectine à affinité pour le lactose L-14 (plus tard appelée Galectine-1), sur lesquels porteront l'essentiel de ses futurs travaux.

Au cours de son séjour à Mill Hill, elle rencontre et collabore avec Elizabeth Robertson. Liz travaille alors dans le laboratoire de Martin Evans à Cambridge, où elle a joué un rôle déterminant dans la dérivation des premières lignées de cellules ES et dans la mise au point des méthodes qui vont permettre d'exploiter leur potentiel pour l'étude du développement murin. En 1989, Françoise part à New York pour rejoindre l'équipe que Liz vient juste de monter à Columbia University. Son projet est d'y poursuivre l'étude des gènes qu'elle a identifiés à Mill Hill. Elle y réalise l'inactivation de la L-14 par recombinaison homologue mais l'absence apparente de phénotype est d'abord une déception.

Au début des années 90, Françoise se rapproche de la communauté de glycobiologistes des équipes de Sam Barondes, Hakon Leffler et Doug Cooper à San Francisco. En plus d'être une très belle rencontre, cette étape sera déterminante pour la carrière de Françoise et pour la recherche sur les lectines à affinité pour le lactose. Ils décident ensemble d'en revoir la nomenclature et de les baptiser " Galectines ", une appellation officialisée par une lettre publiée dans Cell en 1994, et d'unir leurs compétences pour en poursuivre l'étude.  

A son retour en France en 1992, Françoise rejoint l'Institut Cochin où elle monte une équipe dans l'unité dirigée par Jacques Jami. L'équipe de Françoise caractérise l'expression des Galectines au cours du développement embryonnaire chez la souris, et démontre que chaque tissu exprime au moins une Galectine. Cependant chaque Galectine présente un profil d'expression spécifique, suggérant des fonctions distinctes au cours de l'organogenèse. L'équipe produit aussi des lignées mutantes pour Galectines-3 et Galectine-7, qui vont avec la lignée mutante pour Galectine-1 constituer bientôt des outils précieux pour la communauté scientifique internationale, dans des champs de recherche allant de la biologie du développement, à l'immunologie ou la cancérologie. Pour l'heure, bien que des expériences in vitro associent les Galectines à des fonctions très diverses, les souris mutantes pour ces facteurs sont viables, fertiles et ne présentent pas d'anomalie phénotypique évidente. Galectine-1 et -3 étant co-exprimées dans l'embryon au stade de l'implantation, Françoise décide de tester l'hypothèse d'une redondance fonctionnelle en générant une lignée double mutante. Mais l'absence simultanée de ces deux Galectines n'a pas d'effet sur l'implantation de l'embryon et le mystère reste entier.

En 2001, Françoise rejoint l'Institut Jacques Monod. Elle œuvre à résoudre l'énigme que constitue l'absence de phénotype des mutants Galectines en poursuivant l'étude de ces animaux dans son laboratoire et en participant à de nombreuses collaborations. Cette approche va être payante. Des analyses détaillées des tissus adultes des mutants et leur exposition à divers stress physiologiques vont enfin révéler des anomalies spécifiques. Ses travaux ainsi que ceux de ses collaborateurs vont faire peu à peu émerger une image des Galectines agissant en régulateurs subtils de divers processus extracellulaires, nucléaires ou intracellulaires. Françoise s'attache à caractériser la participation des Galectines dans l'homéostasie tissulaire. Elle met notamment en évidence un rôle de Galectine-3 dans la régulation de la différenciation des chondrocytes au cours du processus d'ossification. Plus récemment, son équipe démontre un rôle protecteur de Galectine-7 au niveau de la peau au cours de la cicatrisation ou suite à une exposition aux UVs, ainsi qu'un rôle de Galectine-3 dans l'organisation épithéliale, le développement des cils primaires et des cils motiles.

Les lignées mutantes des Galectines que Françoise a généré sont toujours activement utilisées en recherche. Elle a modifié notre façon d'envisager le phénotypage des mutants de souris. Son expertise, son énergie et son dévouement ont été moteurs dans la constitution et le développement d'une communauté de chercheurs étudiant les Galectines. Ce rôle fondateur et fédérateur, qui a contribué à un accroissement exponentiel des connaissances du mode d'action de ces lectines, lui vaut une reconnaissance internationale.

Françoise laisse à tous ceux qui ont eu la chance de la rencontrer le souvenir d'une gentillesse et d'une générosité sans limite. A la fois enthousiaste et discrète, attentionnée et réservée, elle aura été pour beaucoup un mentor inoubliable, une collègue et une amie irremplaçable, une scientifique obstinée, passionnée.

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